Anne-Solange Gaulier, photographies
Soixante quatorze photographies, accompagnées d'un texte de François Righi.
Voir aussi: Mois de la Photo - Off
       
             
             
    « La traversée qui ne finit pas… »
La curiosité m’est un moteur puissant et ma mémoire cherche à garder trace de tout ce qui m’entoure, comme si cela pouvait disparaître ou serait oublié.
Ce travail est un appel au silence, à la contemplation, un voyage ou j’aime à penser que j’y embarque d’autres rêveurs.
Si parfois je transforme les couleurs, les sature, c’est pour leur donner une dimension plus onirique.
Mes couleurs sont « presque » celle de ma réalité.
Anne-Solange Gaulier
       
             
   
 
« LA TRAVERSÉE QUI NE FINIT PAS »
 
See how strange, how sad, familiar things may be.
Malcolm Lowry, Under the volcano, chap. 3.
Ce que voit le voyageur dans son voyage, ce sont des mondes réels… que les habitants ne voient plus.
Marc-Alain Ouaknin, Lire aux éclats, p. 347.
Comment la présence de Dieu dans le monde est-elle possible alors qu’il s’y est retiré
pour laisser un espace vide : celui du monde ?
Rabbi Nahman de Braslav, Liqouté Moharan I, 64, a. cf. Marc-Alain Ouaknin, Le Livre brûlé, IIIe partie.
Je trouve des lettres dans les paysages ; un miracle qui n’a lieu que dans l’urgence. Sachant que ce phénomène a pu être éprouvé ici ou là – autres temps, autres lieux – je suis tenté de le vérifier en procédant de la sorte : m’étant saisi de soixante-quatorze photographies d’Anne-Solange Gaulier, je m’impose de dire immédiatement ce qu’elles portent, ou supportent, car, ne disposant que de quelques minutes, je suis condamné à les détruire par le feu aussitôt après en avoir recueilli « quelque trace que ce soit ». L’imminence imaginaire de la crémation est un artifice puissant et stimulant. Une telle contrainte d’opérer sans repentir s’avère d’une solennelle efficacité.
The Voyage that not ends n’est pas le titre de ces lignes ; ou, plus précisément, j’emprunte ici celui d’une œuvre que son auteur n’a pu mener à terme. Malcolm Lowry avait ainsi intitulé une trilogie dont seul parut le premier volet, Under the volcano, qui représentait l’Enfer. C’était en 1947. Le Purgatoire et le Paradis lui ont été épargnés. Or, Lowry est également l’auteur d’une nouvelle traduite en français sous le titre Le Feu du ciel vous suit à la trace, Monsieur ! Je cite de mémoire, j’ai perdu le livre. Je ne perdrai pas l’occasion de signifier ma passion pour les rapprochements analogiques intempestifs, afin de pointer l’énigme des rapports que l’amour des livres ne devrait pas entretenir avec la fascination du feu, et le voyage sidérant qu’induit une telle évocation.
Sans commune mesure sont les mots balbutiés et, comme autant d’étiquettes d’entomologiste, cloués au pied de ces images, avec la colossale entreprise de description de la complexité du monde, des mondes, du voyageur Malcolm Lowry. Pourquoi insister ? N’est-ce pas toujours un autre monde qui apparaît, lorsqu’un autre monde est recherché ?
Mais attention ! Res, non verba : « Attention de ne parler plus qu’il ne faut. Juste ce qui est nécessaire à la création du monde, pas plus ». Le commentaire excessif est comme le surplus de lumière. Il brise les images. Quel fabuleux voyage faudra-t-il donc entreprendre pour ne plus voir combien étranges et tristes savent être les choses les plus familières ?
     
   

One. La lettre S cache le mot serpe, ou serpent. Tnin. Le ventre de la lettre O se déplace pour que dans le vide souffle le vent du désert. Sam. Les mamelles verdoient de la lettre M. Si. L’or dans la même lettre est plus violent que l’orage. Ha. L’irruption semble irrationnelle de l’ordre de la rectitude dans les nuages. Six. Comme ailleurs la rectitude de la lumière. Sept. Et de part en part le paradoxe de l’écoulement. Eight. La lettre A dans son assise verdoyante. Nine. La même, première de notre alphabet, secouée de mouvements violents. Ten. C’est une ligne droite qui fonde l’absence de l’homme dans le paysage. Onze. Toi et ta cheminée. Twelve. La maison des autres présente vingt-trois ouvertures. Thirteen. La lettre I comme une colonne d’or. Arba’ ashra. La lettre I, multipliée. Fifteen. Une fenêtre, une porte et deux chaises, une table ronde, hélas dans la fenêtre quatre lettres inconnues. Setta ashra. La lettre I tintinnabule. Seba’a ashra. Assez de lettres, c’est trop à dire. Eighteen. La trame orthogonale sur laquelle reposent ces lettres suggère quelque chose d’autre que ce qu’elle supporte (une habitation). Dix-neuf. Le monde comme lieu de questionnement, ou le lieu de la question comme monde se situe à La Vacquerie, en Picardie, le mercredi 5 mai 1999. Vingt. La question se repose au Mali en janvier 2001. Sao ét. Le tissage est ultra-urbain, de matériaux fondamentaux. Sao song. Vingt-deux fils de trame pour une dizaine dans la chaîne des mots font un treillage illisible au-delà. Twenty three. Six lignes et une septième au dernier moment. Vingt-quatre. Une portée musicale et deux fois deux pieds. Vingt-cinq. La lettre T (ou la lettre I) répétée neuf fois. Vingt-six. Troisième voyelle de Rimbaud ? Rouge ? Sinople ? Twenty seven. Et la couleur bleue dans la lettre O, dit « le savant au fauteuil sombre ». Vingt-huit. « Cœur des quatre chemins. » Twenty nine. Huit lignes muettes pour l’entrée dans le courant. Thirty. Le Jardin des Treize Bornes, le même en Nouvelle-Zélande, en Egypte, au Laos, au Bénin, en Australie, au Togo, en Indonésie, au Viet Nam ou en Thaïlande. Thirty one. Huit ou neuf ? Trente-deux. Cheminer ? Tiga puluh tiga. Invisible par dissolution ? Tiga puluh empat. La lettre E, qui cache la mort comme une fleur le parterre. Sam sip ha. La lettre S, sur le balcon aux libations. Tlatin setta. Ni l’eau ni le jour, taiseux. Tlatin seba’a. Ni trois pour la couche d’un seul. Tlatin tsamania. Ni la lettre O pour une couronne d’épines. S’épuiser ? Sam sip kau. Le chiffre sept et son mystère. S’épuiser ? Si sip. L’écoulement du temps, le chiffre sept et sa merveille. Dormir ? Si sip nüng. Dormir pendant trois jours, sept nuits, trois jours, c’est-à-dire mourir ? Si sip song. Sourire à en mourir en trois jours. Bon mu’ o’ i ba. Renaître ? Passage unique, par neuf entrecolonnements. Bon mu’ o’ i bon. La lettre A, qui ne cache pas la forêt. Fourty five. La lumière mise en quatre en un seul jour de pluie. Fourty six. La chute de la lettre I. Fourty seven. Choisir ou se cacher ? Fourty eight. Être pulvérisé (« ayant placé son image dans le miroir »). Fourty nine. Ou d’une fleur un miroir, pour nous rapprocher de ce que nous fuyons ? Fifty. Un dé ? Fifty one. Un mensonge ? Fifty two. Si pacifique ? Nam mu’ o’ i ba. Neuf tours. Ha sip ha. Trois roses ? Khamsin setta. Six pavots, neuf glands. Ha sip hok. Vert rhombe, nuls cieux. Fifty seven. Une fois trois. Khamsin tsamania. Tatewari. Fifty nine. Ixtaccihuatl y Popocatepetl. Sau mu’ o’ i. Un masque. Sixty one. La lettre P. Hok sip song. Bée. Enam puluh tiga. Six paons. Hok sip si. Paon. Hok sip ha. La lettre K. Hok sip hok. Kim, croix. Hok sip chet. Croisée bleue, filtre vert. Sixty eight. Rouillure. Sixty nine. Lacis. Seventy. Lacs. Jèt sip nùng. Dioo. Jèt sip thoo. Maeeou. Soixante-treize. Idem. Jèt sip sii ?
28-08-2006