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... Il y a aujourd'hui dans l'air quelque chose de nouveau, pour ne pas dire d'ancien...
Ces
Fables au vent de Marcello Diotallevi jaillissent dans sa production
comme quelque chose de nouveau et d'ancien à la fois, qui le fait
justement s'approcher de cette fougue que Pascoli percevait dans l'élan
de son L'aquilone (Cerf-volant).
Ce
qu'il y a de nouveau dans les Fables au vent, plus que la récupération
des couleurs, qui puise en fait ses origines dans la précédente
activité de peintre de Diotallevi, c'est la joyeuse exubérance de
l'usage qu'en fait l'artiste, un usage vraiment féerique, à tel point
que ce cycle pourrait, sans en pâtir, être regroupé sous le titre de
Fables de la couleur, peut-être même avec pour sous-titre "Lettres et
couleurs au vent".
L'ancien est en
revanche le résultat d'une série de substrats qui ont traversé l'art de
Diotallevi au fil des ans, de ses expériences du Mail art en passant
par les jeux combinatoires qui caractérisaient la série des
Autoportraits format tesselle. En effet, s'il n'est pas difficile de
déceler la notion de vol déjà insérée dans les étiquettes portant la
légende "PER VIA AEREA - PAR AVION", et qui coloraient de bleu les
enveloppes des Lettres à l'expéditeur et des Lettres autographiques de
Diotallevi, comment ne pas remarquer, d'autre part, les assonances
entre le recompactage des coupures de ses photos format tesselle et les
géométries combinatoires multicolores des tissus spéciaux utilisés par
l'artiste de Fano pour tisser cette espèce de cerfs-volants, destinés à
planer sur les murs ou dans les salles des halls d'exposition, que sont
les Fables au vent.
Et ce n'est pas tout.
Diotallevi a cultivé et cultive encore la Poésie Visuelle de façon
intense et, dans le cadre de sa déclinaison d'une telle expression, il
a utilisé les lettres de l'alphabet pour créer des accumulations, des
disséminations multidirectionnelles, des agencements de celles-ci en
colonnes verticales sur la surface, constamment désincarnés, si l'on
peut dire, de tout sens littéral afin d'en acquérir un qui soit surtout
visuel, comme le font si bien ressortir ces accumulations qui
s'organisaient en conformations d'images allusives, trait fort de la
publication en 1989 de Senza titolo (Sans titre) aux éditions Tracce di
Pescara. Et bien, il en va de même dans les Fables au vent, dernier
cycle auquel s'inspirent ces quelques remarques, où les lettres de
l'alphabet, avec cette même finalité vouée au non-sens, se répartissent
sur les surfaces de ces cerfs-volants d'artiste pour y percer des
"chiffons", pour en accroître, avec leurs courants d'air, la légèreté
visuelle et la définition conceptuelle de l'assemblage, aussi bien dans
l'ensemble que dans chaque zone individuelle.
Certes,
le lettrage découpé dans les solides étoffes est désormais exécuté sur
le motif du lettrage utilisé par les transporteurs pour écrire sur les
caisses. Et, donc, il s'oppose farouchement au faux formalisme impulsif
des Lettres à l'expéditeur et des Lettres autographiques. Mais l'un
comme l'autre reposent sur l'insignifiance conceptuelle qui, en tant
que telle, est justement l'exaltation des valeurs visuelles qui, si
elles s'inscrivaient auparavant dans la tradition du signe gestuel,
exaltent désormais, en parfaite harmonie avec l'abstraction des motifs
formés par la mise bout à bout de "chiffons" de différentes couleurs,
l'abstraction géométrique du lettrage déjà utilisé, bien qu'à d'autres
fins, par l'artiste pop américain Robert Indiana.
Derrière les
Fables au vent, on retrouve ces Projets de vol que Diotallevi a
commencé à esquisser dans les années quatre-vingts, avant de les
regrouper progressivement dans un dossier. C'est de là que sont nés ces
cerfs-volants d'artiste, presque comme une sorte de dédouanement
vis-à-vis de son enfance ("moi, je n'ai jamais fait voler de
cerf-volant", a confessé il y a quelques années son auteur): et ceci
explique pourquoi cette recherche n'a jamais pris ces chemins auxquels
faisaient allusion certains dessins regroupés dans le dossier, celui,
par exemple, du dirigeable, auquel les Projets de vol n'ont d'ailleurs
pas été étrangers, comme en témoigne ce dessin de 1986 reproduit à la
seconde page du catalogue qui accompagnait leur exposition, exposition
qui s'est déroulée au printemps 1991 à la galerie Fluxia de Chiavari.
En
somme, les Projets de vol constituent un apport considérable d'ancien
qui s'insinue dans les nouveautés des Fables a.u vent. Mais, à y
regarder de plus près, l'ancien qui couve dans ces cerfs-volants idéaux
de l'imaginaire pictural de Diotallevi a des racines bien plus
profondes. Il suffit de regarder un tableau de 1976, encore imprégné de
suggestions baconiennes, comme Acqua brillante. Et bien, le hamac
duquel se laisse pendre l'homme est déjà un incunable des cerfs-volants
actuels, ni plus ni moins que ne le sont les papillons étalés sur la
tête du portrait format tesselle de Collezione 1 (1979), lesquels, et
ce n'est pas un hasard, sont mis en rapport avec un homologue d'étoffe,
tel que le papillon au cou du personnage de la photo. Non seulement,
certains papillons sont décorés d'éléments qui rappellent l'actuel
lettrage, mais l'un d'entre eux est carrément à rayures, comme certains
cerf-volants (Fable au vent 4-91 ; Fable au vent 2-92).
Le
même lien qui unit le code verbal et le code visuel se rattache au
discours qu'a toujours voulu mettre en avant Diotallevi, dont la
production ne change de registre qu'en apparence. En fait, il y a dans
toute son œuvre un conséquentialisme qui s'impose de façon évidente à
ceux qui savent voir au-delà des simples apparences. En définitive,
toute l'œuvre de Diotallevi est régie par une règle qui est toujours la
même: celle de la "répétition différente" pour reprendre une indication
précise de Stelio Rescio. Cette "répétition différente", manifeste dans
le cycle des Fables au vent, comme elle l'était déjà dans les autres
cycles, embrasse, si l'on y pense, toute la production de Diotallevi :
les Lettres à l'expéditeur, les Lettres autographiques, les
Autoportraits format tesselle, les feuillets regroupés dans le recueil
Senza titolo et la série même des Bugie (Mensonges) ne sont que les
étapes différenciées de cette répétition qui sous-tend la
Weltanschauung de notre artiste de Fano.
Eu
égard à leur ambiguïté qui les fait ressembler aux cerfs-volants, mais
uniquement sur le plan visuel, puisque, étant conçus comme une œuvre
d'art, ils ne volent pas, ces mêmes Fables au vent se proposent sur le
plan conceptuel comme analogues aux Bugie cités naguère qui, d'un côté,
se référaient au mot auquel ils empruntaient leur nom et, de l' autre,
aux supports pour bougies, bougies qu'il insérait dans ses œuvres, mais
en les fléchissant de façon à ce qu'elles aillent "dissimuler la lettre
'g' du mot qui glisse autour de la plaque porteuse", comme le signalait
Mirella Bentivoglio, qui poursuivait en disant : "Donc, comme le
proclame le témoignage oral mutilé par l'intrusion du cylindre de cire
irrémédiablement fléchi, un 'mensonge noir"'. En ce qui concerne les
Fables au vent, la surprise créée par le "noir" est remplacée par le
"non-vol", de sorte que l'on est passé du "mensonge noir" au
cerf-volant qui ne vole pas, à savoir à un "mensonge" portant sur un
objet fait pour voler. En d'autres termes, à un cerf-volant menteur.
Les
Fables au vent de Diotallevi ne sont en définitive rien d'autre que des
cerfs-volants menteurs (picturaux, cela va de soi) dans la mesure où,
en dépit de leur morphologie, ils n'ont rien à voir avec ces objets
que, en raison de leur particularité qui les fait planer dans le ciel
sous l'action du vent, nous appelons justement cerfs-volants. Ces
"fables" naissent comme chosification d'idées inhérentes à la peinture,
comme métaphores picturales de ces cerfs-volants sur lesquels
Diotallevi s'est documenté en puisant dans le livre d'Oliviero
Olivieri. Et, en tant que métaphore, ils ont fini par intégrer la
métaphore du vent qui devrait les faire planer sur les espaces de
l'art. Où, en effet, ils planent et volent esthétiquement, réacquérant
ainsi un véritable sens, sans équivoque possible: celui, justement, des
œuvres d'un artiste aux yeux débordant des couleurs les plus gaies, et
avec l'esprit continuellement attiré par des formes et par l'écriture,
par des effets visuels et des résultats poétiques.
Et
c'est donc pour cela que les Fables au vent fascinent et enchantent
quelqu'un dans mon genre qui, tout comme Diotallevi, n'a jamais joué au
cerf-volant et qui a probablement comblé cette infantile carence
ludique par l'amour de l'art, ne serait-ce que parce que les adultes,
au plus profond desquels survit l'enfant d'antan, ont eux aussi besoin
d'enchantements vivifiants.
En effet,
il convient de rappeler que, comme il a été dit, "l'enfant est le père
de l'homme". Cette vérité vaut pour tous, artistes et critiques d'art
confondus.
Giorgio Di Genova
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