Marcello Diotallevi "FABLES AU VENT" Exposition du 13 au 27 mai 2006      
                   
 
Marcello Diotallevi est né à Fano le 24 avril 1942. Il a longtemps vécu à Rome où il a exercé pendant dix ans la profession de restaurateur au Laboratoire de restauration du Vatican. C'est dans ces années-là qu'il a également débuté son oeuvre artistique placée sous le signe de l'inquiétude. Tout d'abord comme peintre, puis comme sculpteur au début des années soixante-dix, pour s'essayer ensuite pendant quelque temps à l'art graphique et finir par se mettre à écrire. A la fin des années soixante-dix, il commence ses incursions dans le domaine de la Mail Art et de la Poésie Visuelle. En plus de trente ans d'activité incessante, il a apporté sa contribution à des livres et à des revues, aussi bien au plan national qu'international. Il a organisé des expositions personnelles dans les plus grandes villes italiennes et dans un certain nombre de villes à l'étranger, participant dans le même temps à des expositions collectives dans le monde entier. Il fait partie du groupe d'action artistique "I Metanetworker in spirit". Il s'occupe principalement d'installations, de livres d'artistes, de Poésie Visuelle et de Mail art. Il est l'auteur de la couverture du Guide au Musée National d'Art Moderne - Centre Georges Pompidou - de Paris (Hazan Editeur, 1983). Il vit à Fano depuis 1974.
 
                   
  Texte de Giorgio Di Genova
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... Il y a aujourd'hui dans l'air quelque chose de nouveau, pour ne pas dire d'ancien...

Ces Fables au vent de Marcello Diotallevi jaillissent dans sa production comme quelque chose de nouveau et d'ancien à la fois, qui le fait justement s'approcher de cette fougue que Pascoli percevait dans l'élan de son L'aquilone (Cerf-volant).

Ce qu'il y a de nouveau dans les Fables au vent, plus que la récupération des couleurs, qui puise en fait ses origines dans la précédente activité de peintre de Diotallevi, c'est la joyeuse exubérance de l'usage qu'en fait l'artiste, un usage vraiment féerique, à tel point que ce cycle pourrait, sans en pâtir, être regroupé sous le titre de Fables de la couleur, peut-être même avec pour sous-titre "Lettres et couleurs au vent".

L'ancien est en revanche le résultat d'une série de substrats qui ont traversé l'art de Diotallevi au fil des ans, de ses expériences du Mail art en passant par les jeux combinatoires qui caractérisaient la série des Autoportraits format tesselle. En effet, s'il n'est pas difficile de déceler la notion de vol déjà insérée dans les étiquettes portant la légende "PER VIA AEREA - PAR AVION", et qui coloraient de bleu les enveloppes des Lettres à l'expéditeur et des Lettres autographiques de Diotallevi, comment ne pas remarquer, d'autre part, les assonances entre le recompactage des coupures de ses photos format tesselle et les géométries combinatoires multicolores des tissus spéciaux utilisés par l'artiste de Fano pour tisser cette espèce de cerfs-volants, destinés à planer sur les murs ou dans les salles des halls d'exposition, que sont les Fables au vent.

Et ce n'est pas tout.
Diotallevi a cultivé et cultive encore la Poésie Visuelle de façon intense et, dans le cadre de sa déclinaison d'une telle expression, il a utilisé les lettres de l'alphabet pour créer des accumulations, des disséminations multidirectionnelles, des agencements de celles-ci en colonnes verticales sur la surface, constamment désincarnés, si l'on peut dire, de tout sens littéral afin d'en acquérir un qui soit surtout visuel, comme le font si bien ressortir ces accumulations qui s'organisaient en conformations d'images allusives, trait fort de la publication en 1989 de Senza titolo (Sans titre) aux éditions Tracce di Pescara. Et bien, il en va de même dans les Fables au vent, dernier cycle auquel s'inspirent ces quelques remarques, où les lettres de l'alphabet, avec cette même finalité vouée au non-sens, se répartissent sur les surfaces de ces cerfs-volants d'artiste pour y percer des "chiffons", pour en accroître, avec leurs courants d'air, la légèreté visuelle et la définition conceptuelle de l'assemblage, aussi bien dans l'ensemble que dans chaque zone individuelle.

Certes, le lettrage découpé dans les solides étoffes est désormais exécuté sur le motif du lettrage utilisé par les transporteurs pour écrire sur les caisses. Et, donc, il s'oppose farouchement au faux formalisme impulsif des Lettres à l'expéditeur et des Lettres autographiques. Mais l'un comme l'autre reposent sur l'insignifiance conceptuelle qui, en tant que telle, est justement l'exaltation des valeurs visuelles qui, si elles s'inscrivaient auparavant dans la tradition du signe gestuel, exaltent désormais, en parfaite harmonie avec l'abstraction des motifs formés par la mise bout à bout de "chiffons" de différentes couleurs, l'abstraction géométrique du lettrage déjà utilisé, bien qu'à d'autres fins, par l'artiste pop américain Robert Indiana.
Derrière les Fables au vent, on retrouve ces Projets de vol que Diotallevi a commencé à esquisser dans les années quatre-vingts, avant de les regrouper progressivement dans un dossier. C'est de là que sont nés ces cerfs-volants d'artiste, presque comme une sorte de dédouanement vis-à-vis de son enfance ("moi, je n'ai jamais fait voler de cerf-volant", a confessé il y a quelques années son auteur): et ceci explique pourquoi cette recherche n'a jamais pris ces chemins auxquels faisaient allusion certains dessins regroupés dans le dossier, celui, par exemple, du dirigeable, auquel les Projets de vol n'ont d'ailleurs pas été étrangers, comme en témoigne ce dessin de 1986 reproduit à la seconde page du catalogue qui accompagnait leur exposition, exposition qui s'est déroulée au printemps 1991 à la galerie Fluxia de Chiavari.

En somme, les Projets de vol constituent un apport considérable d'ancien qui s'insinue dans les nouveautés des Fables a.u vent. Mais, à y regarder de plus près, l'ancien qui couve dans ces cerfs-volants idéaux de l'imaginaire pictural de Diotallevi a des racines bien plus profondes. Il suffit de regarder un tableau de 1976, encore imprégné de suggestions baconiennes, comme Acqua brillante. Et bien, le hamac duquel se laisse pendre l'homme est déjà un incunable des cerfs-volants actuels, ni plus ni moins que ne le sont les papillons étalés sur la tête du portrait format tesselle de Collezione 1 (1979), lesquels, et ce n'est pas un hasard, sont mis en rapport avec un homologue d'étoffe, tel que le papillon au cou du personnage de la photo. Non seulement, certains papillons sont décorés d'éléments qui rappellent l'actuel lettrage, mais l'un d'entre eux est carrément à rayures, comme certains cerf-volants (Fable au vent 4-91 ; Fable au vent 2-92).

Le même lien qui unit le code verbal et le code visuel se rattache au discours qu'a toujours voulu mettre en avant Diotallevi, dont la production ne change de registre qu'en apparence. En fait, il y a dans toute son œuvre un conséquentialisme qui s'impose de façon évidente à ceux qui savent voir au-delà des simples apparences. En définitive, toute l'œuvre de Diotallevi est régie par une règle qui est toujours la même: celle de la "répétition différente" pour reprendre une indication précise de Stelio Rescio. Cette "répétition différente", manifeste dans le cycle des Fables au vent, comme elle l'était déjà dans les autres cycles, embrasse, si l'on y pense, toute la production de Diotallevi : les Lettres à l'expéditeur, les Lettres autographiques, les Autoportraits format tesselle, les feuillets regroupés dans le recueil Senza titolo et la série même des Bugie (Mensonges) ne sont que les étapes différenciées de cette répétition qui sous-tend la Weltanschauung de notre artiste de Fano.

Eu égard à leur ambiguïté qui les fait ressembler aux cerfs-volants, mais uniquement sur le plan visuel, puisque, étant conçus comme une œuvre d'art, ils ne volent pas, ces mêmes Fables au vent se proposent sur le plan conceptuel comme analogues aux Bugie cités naguère qui, d'un côté, se référaient au mot auquel ils empruntaient leur nom et, de l' autre, aux supports pour bougies, bougies qu'il insérait dans ses œuvres, mais en les fléchissant de façon à ce qu'elles aillent "dissimuler la lettre 'g' du mot qui glisse autour de la plaque porteuse", comme le signalait Mirella Bentivoglio, qui poursuivait en disant : "Donc, comme le proclame le témoignage oral mutilé par l'intrusion du cylindre de cire irrémédiablement fléchi, un 'mensonge noir"'. En ce qui concerne les Fables au vent, la surprise créée par le "noir" est remplacée par le "non-vol", de sorte que l'on est passé du "mensonge noir" au cerf-volant qui ne vole pas, à savoir à un "mensonge" portant sur un objet fait pour voler. En d'autres termes, à un cerf-volant menteur.

Les Fables au vent de Diotallevi ne sont en définitive rien d'autre que des cerfs-volants menteurs (picturaux, cela va de soi) dans la mesure où, en dépit de leur morphologie, ils n'ont rien à voir avec ces objets que, en raison de leur particularité qui les fait planer dans le ciel sous l'action du vent, nous appelons justement cerfs-volants. Ces "fables" naissent comme chosification d'idées inhérentes à la peinture, comme métaphores picturales de ces cerfs-volants sur lesquels Diotallevi s'est documenté en puisant dans le livre d'Oliviero Olivieri. Et, en tant que métaphore, ils ont fini par intégrer la métaphore du vent qui devrait les faire planer sur les espaces de l'art. Où, en effet, ils planent et volent esthétiquement, réacquérant ainsi un véritable sens, sans équivoque possible: celui, justement, des œuvres d'un artiste aux yeux débordant des couleurs les plus gaies, et avec l'esprit continuellement attiré par des formes et par l'écriture, par des effets visuels et des résultats poétiques.

Et c'est donc pour cela que les Fables au vent fascinent et enchantent quelqu'un dans mon genre qui, tout comme Diotallevi, n'a jamais joué au cerf-volant et qui a probablement comblé cette infantile carence ludique par l'amour de l'art, ne serait-ce que parce que les adultes, au plus profond desquels survit l'enfant d'antan, ont eux aussi besoin d'enchantements vivifiants.

En effet, il convient de rappeler que, comme il a été dit, "l'enfant est le père de l'homme". Cette vérité vaut pour tous, artistes et critiques d'art confondus.

Giorgio Di Genova