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L’Ombre d’un geste
En mettant de l’ordre dans ma cave, je suis tombé sur un objet dont j’avais oublié l’existence.
Cet objet est une salière/poivrière de curieuse conception, elle est faite de métal peint en noir. Au centre, se tient une ancre de marine entortillée à une corde métallique telle un serpent laissant deviner le profil du caducée. Cette ancre repose sur une autre corde circulaire, qui lui sert de socle. Une barre, en haut de l’ancre, soutient, de part et d’autre, deux récipients stylisant des fanaux amovibles imitant ceux que l’on voyait
autrefois sur les bateaux de pêche. Ces récipients sont de verre, l’un rouge, l’autre vert ; L’un est destiné au sel, l’autre au poivre.
Je me souviens d’avoir acheté cet objet, à la fin des années mille neuf cent soixante dix, près du porche de l’église Saint-Germain-des-Prés, à Paris.
Une femme assez étrange, y avait étalé un éventaire de brocante, les objets étaient anciens et de peu d’importance. En découvrant cette curieuse salière j’ai eu l’impression que l’objet possédait une histoire. Je n’avais pas osé interroger la personne qui le vendait. Traîne dans mon esprit l’impression que j’étais parti en pensant que je détenais un objet dont je ne connaîtrais jamais l’histoire ; ce n’était qu’un imaginaire que je projetais sur l’objet.
Après un déménagement effectué il y a douze ans, la salière disparut de ma vue et aussi de mon esprit. Maintenant, en la redécouvrant, elle ranime une lumière qui éclaire mon parcours autour du rouge et du vert.
Avais-je acheté l’objet puisque les anaglyphes s’y profilaient déjà ? Je ne m’en souviens plus. Ma mémoire est truffées d’incertitudes.
J’ai remonté l’objet de la cave. J’ai longuement regardé les fanaux en me disant que l’objet dissimulait une énigme. J’étais là fixant l’œil rouge et le vert dans une position quasi hypnotique comme obnubilé par une boule de cristal.
J’ai repensé naturellement aux bonbonnes rouge et verte de la pharmacie Le Quer de Douarnenez, souvenir qui me lança dans la construction de rêveries sur les rapports du rouge et du vert. Tout en évoquant cela, me sont remontés les images des bateaux de pêche que, petit enfant, je regardais de la fenêtre dans cette maison de Port-Rhu à Douarnenez où je vivais.
Revinrent aussi à mon esprit ces souvenirs des fanaux rouge et vert que je remarquais sur les bateaux lorsqu’ils entraient ou sortaient de Port-Rhu.
Ces fanaux me fascinaient. Je crois maintenant que ce magnétisme est antérieur à celui des bonbonnes, peut-être même est-ce lui qui s’est projeté sur ces dernières.
J’ai ravivé en mon esprit ces pinasses peintes de noir portant à bâbord et à tribord ces fanaux. Avais-je trouvé, au travers de ces lumières, l’image primordiale de la complémentarité ?
Il est nécessaire que je corrobore la poussière de ce souvenir. Ce ne serapas grand chose, l’ombre d’un geste seulement. J’irai porter la salière anaglyphique devant la maison de mon enfance, afin de la photographier à cet
endroit, en espérant récupérer l’éclairage de ce temps évanoui.
La photographie sera prise le jeudi premier décembre 2005 à 16 heures.
L’acte manqué, celui de ne pas avoir interrogé la vendeuse de la salière sur une possible histoire liée à l’objet, me revient à l’esprit. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai inversé l’attribution de l’histoire. Si mon esprit avait été alors éveillé, j’eusse compris que cette histoire ne m’ était pas étrangère, c’était la mienne même qui ne pouvait que s’éclairer avec le temps. Mon achat n’était donc pas innocent.
Jean-Pierre Le Goff |
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