Michèle Gignoux, ROBOTS exposition en janvier - février 2006        
               
   

 

 

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  L'INHABITUEL OBJET HABITUEL

 

BARBARA ROSE

 

« Crying for the moon

Is naughtiness and sorrow

We can only love

Whatever we possess » (1)

D. H. AUDEN, Heavy Date .

            Michèle Gignoux utilise des objets courants, des objets trouvés, des objets photographiés, qui sont tous tirés de son environnement personnel ou du monde de l'art populaire et du spectacle. Elle a été inspirée par les paquets de Gauloises et si elle les utilise ce n'est pas pour le goût du tabac mais bien pour le design du label et la couleur monochrome des différents emballages. Son travail a des liens indéniables avec l'esprit du pop art qui a compris le potentiel esthétique de l'habituel. Mais Michèle Gignoux n'est ni ironique, ni manipulatrice envers les productions standardisées de la culture. Sa manière de voir est ouverte, ludique et fougueuse, délibérément innocente dans sa hâte à transformer les objets qu'elle rencontre dans la vie quotidienne en un univers de rêve. Comme par enchantement, le familier et le banal sont transportés dans un « magical mystery tour » rappelant celui des Beatles.

            Le monde ordinaire de la carte postale, du ticket de métro, des copies kitch de Vénus (qui disent tout sur le destin des chefs-d'œuvre à l'âge de la reproduction en série) tout ceci n'est pas anathème pour elle mais nécessité. Accumulations de minuscules insignes pop, broches, étiquettes, boutons, buvards, tampons, boîtes de conserve aux couleurs vives (si possible venant juste d'être vidées lors d'un dîner impromptu) sont les matériaux avec lesquels l'artiste construit un univers structuré. Cette nécessité d'incorporer, d'ordonner, de transformer l'habituel à partir de l'imaginaire l'aide à survivre au changement et lui permet de développer sa propre perspective sur notre civilisation de production, de consommation et d'art pour les masses. Sa démarche exprime un plaisir étonné et distancé face au spectacle de la « vie moderne ». Son sens rare de l'optimisme, elle le communique aux autres par: ses robots chaplinesques faits de boîtes de conserve, ses constructions intimes qui se reflètent dans des boîtes-miroirs, ou bien encore par ses collections de tous genres qui attendent d'être répertoriées pour quelque projet artistique. A travers eux Michèle Gignoux partage son enthousiasme pour le nouveau et aussi le manque de peur que celui-ci lui inspire, quelle que soit la forme bizarre qu'il puisse prendre. Elle nous donne le courage d'affronter ce que le neuf peut être. Un aspect de sa stratégie de survie personnelle est de redonner de la dignité aux objets récupérés par l'attachement qu'elle leur porte; par ailleurs, elle se plaît à créer une sorte de sanctuaire privé à l'intérieur de son appartement qui réaffirme constamment sa vision du monde: monde électriquement vivant et pourtant sous contrôle artistique.

            Il y a toujours des leçons à tirer du travail de Michèle Gignoux. Les objets usuels deviennent des bijoux élégants et spirituels. Les chaises transformées (on se souvient surtout de celle avec une poignée de valise indiquant sa portabilité nomade) font penser au voyage. Dans son atelier, il y a des photos aux couleurs éclatantes: poules, chaises, affiches publicitaires prises au Cours de séjours au Brésil, Grèce, Égypte, à New York et Los Angeles, etc. On y voit aussi des photomontages dont un autoportrait en forme de robot découpé sur fond de piscine peinte par David Hockney. Son travail n'a, bien sûr, rien de la peinture de chevalet quasi-traditionnelle de Hockney, mais on y trouve le même étonnement et la même joie, toujours renouvelés des expériences de chaque jour, qui sont si loin des aspects satiriques et critiques du pop-art. Notre époque ne nous a pas donné beaucoup d'occasions de rire et pourtant ceci n'a pas détourné Gignoux de la réalité, ni ne l'a empêchée de la recréer selon sa propre image et ses objectifs personnels sans pour autant contrarier l'ordre des choses ou revendiquer un statut spécial pour ses efforts.

            Malgré l'utilisation constante que Gignoux fait des couleurs fluorescentes et de la lumière noire - et ceci longtemps après que les hallucinations hippies aient été remplacées par le nouveau chic des « yuppies » empreint de nostalgie pour le luxe et l'élégance perdus des années trente - son œuvre ne paraît pas un produit des années soixante. Elle n'est pas non plus construite avec le laisser-aller cher aux assemblages de cette époque, car, quelle que soit l'importance accordée à la spontanéité, l'artiste a néanmoins une structure claire en tête. La géométrie peut être utilisée contre elle-même, pour subvertir notre sens du normal et de l'inattendu, mais Euclide est pourtant toujours au-dessus de son épaule. Il est probablement ébahi par cet univers parallèle: le monde vu à travers le point de vue étonnant et changeant des années quatre-vingt ! Michèle Gignoux a récemment créé une série de chaises, table basse, console, portes-miroirs coulissantes qui étendent ses investigations sur l'altération de la perception. Certains meubles sont peints de « sa » palette fluorescente et prennent une allure hollywoodienne quand vient la nuit. Les chaises « Vertige » en médiapan, de losanges assemblés, semblent défier la logique par leurs angles excentriques, elles ont l'air instable malgré leur parfait équilibre. En les essayant on découvre qu'elles sont non seulement utilisables mais confortables et fonctionnelles.

 

            Ce que fait Gignoux vient réellement de sa vie, de son expérience et d'une nécessité. Elle fait basculer notre perception au point que nos présupposés se relâchent, nous donnant la liberté de penser à neuf et de voir la réalité contemporaine avec humour, esprit et imagination. En ceci elle est très différente du pessimiste Marcel Duchamp, qui voyait dans la production de masse la mise à mort de l'artisanat, ou de Donald Judd, qui, comme Oldenburg, Artschwager , Scott Burton ou Lucas Samaras, conçoit le meuble comme élément sculptural privilégié de l'environnement contemporain. Ses chaises, bien que réceptacles de son imaginaire ludique, sont encore des chaises, elles sont là pour être utilisées sans se présenter enchâssées derrière une vitre ou protégées par des cordons de sécurité. En regardant leurs extravagantes lignes en zig-zag, on est captivé par l'ingéniosité, ravi par la surprise, dérouté par l'incapacité qui est la nôtre à trouver dans une expérience antérieure un tel usage de l'habituel comme expression d'une libération poétique.

            Peut-être fille de Marcel Duchamp et d'une « bag-lady », Michèle Gignoux semble prête à apprivoiser l'artificiel et l'agressivité de la modernité, les invitant avec un abandon généreux et courageux à prendre place à l'intérieur de son monde. Elle a réalisé le plus bel exploit: plutôt que de permettre à son art d'être avalé par la société de consommation, elle se réserve le droit de faire ses courses dans le supermarché de l'infinie reproduction et de prendre pour le redéfinir avec sa propre extravagance, ce qu'elle veut, ce dont elle a besoin et ce qui l'amuse.

 

 

1. (De pleurer pour la lune

Est vilain et cause de chagrin

On ne peut aimer

Que ce que l'on possède)